Enfance, Mes histoires

Maman, grâce à toi…

-N’y allez pas ! Il n’y a personne pour vous accueillir « là-bas » ! J’entends encore la voix de ma grand-mère tout au loin qui disparait dans ces gros nuages.

Autour de moi, il y a ces trois personnes : mon frère, ma belle-sœur, et mon fiancé. Je suis submergée par un mélange de sentiments que je ne sais pas décrire. Certes, il y a une grande joie noyée dans la peur et la tristesse. Ça y est j’ai décidé de partir : de prendre cet avion que je devais depuis des années. Je repars… De là où je suis venue… Dans ce pays… Mon pays ? … Le Sri Lanka.

Cela fait seize ans que j’ai quitté ce pays. Je n’ai gardé que certains souvenirs : malgré moi, ma petite tête avait décidé de faire un coup de ménage pendant toutes ces années. Je vois clairement certains évènements, certains détails, joyeux sans doute. D’autres s’effacent avec le temps, des détails moins importants ou moins joyeux selon l’empire de mon cerveau.

Je me souviens de cette maison rouge brique et blanche et de ces nombreux cocotiers dans le jardin. Je me souviens de mon école pas très loin de chez moi. Je me rappelle également de cet endroit où on s’assoit avec mon frère tous les matins, les mains sous les mentons : chose que maman n’aimait pas car cela porte malheur. Je me souviens de cette épicerie que notre père avait toute collée à la maison, de ces articles, de ce tiroir remplis de pièces de monnaie et de liasses de billets. Je me souviens des premiers calculs avec les pièces de monnaie et je me souviens surtout de ces premiers petits délits.

Notre père avait une boutique où il vendait un peu de tout : des fruits, des légumes, des shampooings en sachets qu’on déchire au niveau du découpage facile à l’aide des pointillés, des épices, des gâteaux, des tablettes de chocolat, des bonbons et encore plein de choses. A cette époque, mon père vendait toujours des bonbons et des carrés de chocolat ou des nougatines aux cacahuètes individuellement dans des bocaux. Toutes les semaines, il nous demandait de l’aide, à moi et à mon frère pour remplir ces bocaux afin de les réapprovisionner. Il fallait donc casser ces carrés de chocolats ou ces nougatines selon leurs formes pour les vendre séparément, un par un. Notre père nous autorisait à manger les carrés qui se cassaient irrégulièrement lorsqu’on les séparait en morceaux. On avait le droit de les manger car personne n’achetait les confiseries déformées et cassées. Je pense qu’un carré du cinq se retrouvait dans nos bouches : plus souvent, nous faisions délibérément des carrés mal formés pour pouvoir les manger.

Je me rappelle également d’autres événements comme le tamarin frais que je mangeais directement de cet arbre sur le chemin de l’école. Je me souviens également des prix que j’ai reçus pour des discours récités par cœur à l’école, ou à un événement de la ville devant une cinquantaine de personnes. On appelait cela « concours de discours » :  on y évaluait la clarté du discours, son contenu, la prononciation et l’aisance du grand ou petit orateur. Il fallait regarder tous les spectateurs en pivotant la tête de gauche vers la droite tout en prononçant son discours avec un débit important parfois sans microphones.

Tous mes loisirs étaient dans le jardin dans ce sable presque rouge : je jouais à « la famille », « au vendeur de fleurs », « à cache-cache ». ou encore « à chat ». Je ne me souviens plus d’avoir eu des poupées, ni d’avoir entendu des histoires de princes ou de princesses avec de grands châteaux.

Je me souviens également de ces fruits exotiques que je mangeais comme la goyave ou la mangue directement du jardin. Je faisais très attention quand j’en mangeais car j’avais peur de les avaler avec les pépins, et que deux jours plus tard une plante pousse en moi et que les branches sortent par ma bouche à travers ma gorge. Je me souviens de ma grand-mère et de ses stratégies : elle m’apprenait à manger avec les doigts sans que la nourriture déborde sur la paume car selon elle, le dieu y résidait. Elle me nourrissait de pleins de légumes et surtout d’épinard que je détestais, en m’affirmant qu’il y avait du fer et que cela m’allait rendre aussi forte qu’un homme en fer.

Je me souviens aussi de ce sac en tissu blanc fait main par ma maman avec des broderies de fleurs et d’oiseaux.

C’était surement cette période-là qu’ils appelaient « l’enfance »…. Les beaux souvenirs d’enfance….  jusqu’à mes quatre ans.

Et un évènement a marqué cette belle enfance.

Nous sommes en 1992 au nord du Sri Lanka.

Aujourd’hui, la maison est toute active car c’est le jour du mariage d’une tante éloignée. Il faut donc sortir les beaux vêtements qui vivent enfermés dans ces grandes valises poussiéreuses sous les lits… C’est l’un de ces jours où on allait rencontrer toutes les familles, les plus proches et les plus lointaines. Une belle occasion de réunion, de joie et de rires.

petite Thaya

Je ne sais plus qui a décidé, moi ou ma mère sur le choix de ma robe :  on a sorti ma belle robe  blanche avec des rayures  et des fleures violettes. Je monte sur une chaise pour me voir dans le miroir qui est attaché sur l’imposte, au-dessus de la porte mobile. Je vérifie si mes « manches ballon » ont bien leur forme gonflée, si mes couettes sont bien en place.

Ma mère me dit :

Elle : Tu es belle !

Je vois près de la chambre principale, mon père qui se prépare. Ma mère s’occupe de mon frère. Elle l’aide à porter sa chemise et le coiffe. Mais, étrangement, elle reste avec ses habits de maison : elle n’a pas encore porté son beau sari.

Quelques minutes plus tard, on entend des chuchotements entre adultes dans le coin du salon… Soit je n’entends pas clairement ce qui est dit, soit je suis occupée par ma robe et mon petit sac qui va avec.

A un moment, j’entends mon père dire :

Lui : Comment ça, tu ne viens pas à la fête de ta cousine ?  Ta présence est plus importante que la mienne. Tout le monde va t’attendre. Prépare-toi et on y va !

Je ne comprends pas la raison qu’elle lui dit… (ou je l’ai oublié…)

Il lui demande plusieurs fois : il essaie de la convaincre en trouvant plusieurs arguments, mais elle semble avoir déjà pris sa décision. Elle est très déterminée cette femme comme moi pour ne pas dire « têtue ». Elle a déjà décidé donc elle ne changera pas d’avis plus facilement. Mon père essaie une dernière stratégie : il la soulève et la porte jusqu’à la moto. Il lui dit :

Lui : Ce n’est pas grave si tu n’es pas bien habillée, tu viendras avec ces habits de maison.

Et il l’a fait s’asseoir sur la moto. Moi et mon frère, nous trouvons la situation trop drôle. Maman va venir avec sa robe froissée et sale à la fête de la tante. Mais sa décision reste inchangée : notre mère refuse catégoriquement de venir à ce mariage. Notre père décide donc de nous ramener en premier.

Arrivés au mariage, on retrouve nos grands-parents et d’autres familles souriantes et accueillantes. Apparemment, ce n’est pas  le vrai mariage religieux mais, juste la signature des papiers. Cela dit, c’est bel et bien un événement important pour ma tante. On nous demande où est notre mère et on leur répond qu’elle est malade et qu’elle viendra peut-être plus tard.

Vers les coups de dix-huit heures, notre père décide de rentrer plutôt pour voir si notre mère a changé d’avis. A cette époque, il n’y a aucun moyen de communication à distance comme le téléphone, il fallait donc repartir à la maison.

Nous revenons vers notre ville, vers notre maison et la nuit commence à tomber.

Notre père range la moto sous la véranda et appelle notre mère. Les portes et les fenêtres de la maison sont anormalement fermées car les maisons du pays sont toujours ouvertes. L’air de l’extérieur circule plus facilement et coupe la chaleur dans les pièces à l’intérieure et surtout on les trouve plus accueillantes ainsi. De plus, on vit plus à l’extérieur dans ces jardins venteux qu’à l’intérieur de ces maisons.

Mon père nous dit :

Lui : Elle est sûrement allée chez les voisines, allons voir…

Il est allé voir chez les voisins, nous, de notre côté, on est partis vers la maison de son amie.

Eux : Non elle n’est pas venue ici !

Notre père revient également avec une réponse négative.

Il ne comprend pas.

Lui : Elle va nulle part comme ça… Elle est peut-être allée au magasin ? Mais on a tout ce qu’il faut ici. Peut-être ailleurs ?  Mais où ?

Nous décidons donc de l’attendre à l’extérieur… 10 minutes… 20 minutes… 30 minutes…Le temps passe, la lumière du jour s’efface de plus en plus et nos visages commencent à s’éteindre. Notre père, impatient, décide de revérifier les portes et fenêtres fermées…

Lui : On dirait que c’est fermé de l’intérieur… Elle est sûrement de dans…

On frappe sur les portes et sur les volets, pour qu’elle puisse nous entendre…

Nous : Maman, on est rentrés. Ouvrez-la porte !

Pas de réponse.

Notre père pense que quelque chose est anormale.

Lui : Elle est peut-être tombée… évanouie… inconsciente ?

Nous : Maman ! Maman ! Ouvrez la porte !

Aucune réponse.

Notre père décide de casser la porte d’entrée du magasin qui emmène vers la maison. Muni d’une hache, il fait éclater le bois de la grande porte bleu-verte de l’épicerie. La porte est en bois et donc c’était assez facile de l’ouvrir en quelques coups. Toutes les marchandises étaient intactes, il y a une longue ferraille noire qui empêche les clients de pénétrer dans l’épicerie. C’est un système de délimitation franchissable entre le vendeur et les clients que toutes les épiceries de la ville avaient. Nous passons donc sous cette ferraille pour entrer dans l’épicerie. Mon frère décide de rester à l’extérieur. Aucun signe dans cette épicerie assez sombre, il n’y a pas de lumières électriques, ni de lampes à huile allumées. On arrive tout de même à distinguer les différents objets.  Derrière la pièce principale de l’épicerie, il y a une pièce qui se sert de stockage. On y garde les grands cartons, les sacs de riz et tous les approvisionnements. Cette salle n’a presque plus de fenêtres.

Mon père rentre en premier dans cette salle et moi je le suis avec mes petits pieds. D’un coup, il pousse un grand cri violent. Je sursaute, je ne comprends pas sa réaction. Cachée par mon père, je ne vois pas vraiment ce qu’il voit. Je m’approche de lui et je vois en face ma mère, toute belle, habillée d’un beau sari marron et blanc (il me semble…). Par contre, ses pieds ne touchent plus le sol, un petit tabouret est tombé par terre, il y a une corde qui lie son cou bleuâtre à la poutre du plafond.

Mon père appelle ma mère par son prénom, il ne sait pas quoi faire… il éclate en sanglots. Je ne comprends pas pourquoi :  je vois le corps de ma mère qui se balance délicatement sur les côtés comme les berceuses des bébés… Mon père continue à crier… je ne comprends toujours pas… Tout ce que je sais… c’est que mon père ne va pas bien… Il est triste… Il pleure… Pourquoi ? Je vois des larmes qui coulent sur ses joues… ça me pique les yeux.

Je n’aime pas cette sensation de voir pleurer quelqu’un, surtout mon père… ça me pique les yeux encore plus, malgré moi, ils commencent à pleurer.

Moi : Papa, arrêtez de pleurer…

Il essaie de la porter, il n’arrive pas, il court à l’extérieur, il voit mon frère, il appelle au secours, il crie, mon frère ne comprend pas non plus ce qui se passe… Les voisins nous entendent, ils viennent en courant. Un monsieur inconnu s’arrête dans la rue, fait tomber son vélo, vient en courant… Tout le reste se déroule à une vitesse incroyable, On nous éloigne, on nous demande de rester à l’extérieur. Pourquoi ? Il y a de plus en plus de personnes qui arrivent, on entend des cris, des pleurs. Quelques minutes ou quelques heures plus tard, mes grands-parents reviennent du mariage avertis par un membre de la famille… Tout le monde parle, chahute… crie. Certains me prennent dans les bras… Pour moi, c’est la suite du mariage… il y a beaucoup de monde comme dans la fête. Je suis heureuse mais à la fois triste car je vois bien que ce n’est pas comme dans le mariage. Les gens, eux, ils ne sont pas heureux.

Apparemment, la nuit de cet évènement, moi et mon frère nous avons fait un aveu à notre grand-mère. Le matin, de ce jour-là, notre mère a pris un temps pour dicuter avec nous. Elle nous a donné des bonbons ou du chocolat et nous a dit que moi et mon frère, nous devrions rester toujours unis, qu’on allait plus revoir notre mère, qu’elle allait partir… loin de nous… Il ne fallait pas parler de tout ça à notre père. Et elle nous a récompensé par ces confiseries.

A-t-elle prononcé le verbe « mourir » ? Peut-être ! Savions-nous la signification de ce mot ? Peut-être… pas ? Etions-nous beaucoup plus intéressés par la récompense que par le contenu de ses mots ? On ne sait pas!

Etait-ce son dernier appel au secours ? Avions-nous la possibilité de l’arrêter, de la sauver, nous les enfants de 7 ans et de 4 ans ?

Le lendemain, tout le monde semble fatigué, personne n’a dormi. La maison est remplie de famille et d’amis. Je voudrais voir ma mère : je leur demande où elle est. Tout le monde me répond de la même façon.

Eux : Elle est partie….

Moi : Elle est partie où ?

Eux : A un endroit qu’elle ne peut plus revenir ?

Moi : Où ça ?

Un monsieur me montre l’image d’un dieu accroché au mur…

Lui: Avec les dieux, au ciel…

Je m’approche de l’image et j’essaie de la fixer.  Je cherche dans les détails du dessin si j’aperçois notre mère… je ne la vois pas.

Moi : L’image a mangé ma maman ? Elle est où ?

A partir de ce moment-là, je n’aimais plus cette image, ni ce dieu, et pourtant il avait un visage angélique, enfantin et beau.

Après quelques jours, je fais des rêves, de jolis rêves. J’aperçois ma mère avec ce même sari mais je n’arrive pas communiquer avec elle. Je me réveille dès qu’elle essaie de me parler. J’en parle de ce rêve à mon cousin.

Moi : J’ai vu maman. Elle a essayé de me parler.

Lui : Mais non ! Elle ne peut pas te parler, c’est normal elle est morte.

Moi : Morte ?

Lui : Oui, elle ne reviendra plus nous voir, elle n’est plus là, ils ont brûlé son corps.

Moi : On m’a dit qu’elle est partie voir les dieux…

Lui : Oui et elle ne reviendra plus : c’est ça mourir. Si tu vas avec les dieux, tu ne peux plus revenir…

Je comprends maintenant :  ma mère ne reviendra plus, plus jamais. C’est pour ça que notre père a pleuré. C’est Dieu qui nous l’a prise. Pourquoi ? Pourquoi elle ? Je n’aime pas les dieux… Ils me font peur.

Depuis, passer à côté de cette belle image est devenu très angoissant. A chaque fois que je voulais passer du salon aux chambres, je voyais cette image accrochée au mur : soit je fermais les yeux tout en marchant, soit je courais le plus vite possible pour ne pas la voir.

Aujourd’hui, après 16 ans, je suis enfin prête pour repartir à cet endroit. Pour revoir ces visages presque oubliés, ces endroits effacés de ma mémoire et également cette image de dieu. J’ai décidé de repartir car j’ai une centaine de questions qui cogitent dans ma tête que je ne poserais à personne. Mais, revoir ce lieu où notre mère a vécu, m’aidera sûrement à répondre certaines d’entre elles. Je voudrais également casser tous ces fantasmes qui se sont créés en moi autour de cet évènement. J’aimerais que mon cerveau dissocie le faux du vrai. Contrairement à d’autres, je ne retourne pas  à cet endroit pour retrouver mon pays, mais pour la retrouver, Elle.

Elle, qui a changé le chemin de ma vie.

Maman, grâce à toi, je suis venue dans ce monde.

Maman, grâce à toi, j’ai ce corps et ce visage qui ressemblent légèrement aux tiens.

Maman, grâce à toi, mon frère et moi, nous sommes devenus si proches que jamais.

Maman grâce à toi, j’ai appris à vivre avec de nombreuses familles.

Maman, grâce toi, j’ai dû quitter mon pays.

Maman, grâce à toi, j’ai découvert la France, la timidité, l’amour…

Maman grâce à toi, j’ai appris le silence.

Maman, grâce à toi,

j’ai la vie d’aujourd’hui pour le prix de ta vie.

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2 thoughts on “Maman, grâce à toi…”

    1. Merci pour cette petite retrouvaille. On a tous au fond de nous plusieurs histoires. J’ai enfin eu le courage de mettre à l’écrit l’une d’entre elles. Le Français n’est pas ma langue maternelle d’où certaines expressions formulées différemment.
      Merci infiniment pour ta venue et la lecture
      Gros bisous
      -Thaya

      Aimé par 1 personne

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