Enfance, Mes histoires

Cé ème deux

Aujourd’hui,  j’accompagne un de mes jeunes à son premier jour d’école en France. Ça fait un mois qu’il est en France, il connaît quelques mots en français, il comprend et parle peu l’anglais.
Programme du jour :
– Repérage des transports
– Visite du collège
– Rencontre avec les professeurs et les personnels du collège

Je lui explique donc toutes les étapes et les transports qu’il doit prendre pour arriver à la destination :

– Valider le ticket
– Prendre les bons bus et les bonnes directions
– Demander l’arrêt

Je suis étonnée par ce jeune qui comprend tout si vite.

 

Moi à moi-même : Il a fait quand même 4 mois de voyage pour venir de son pays jusqu’en France. Il a dû prendre plusieurs transports pour venir jusqu’ici. Ce ne sont pas deux bus qui vont le perturber.

Je le vois tout de même un peu nerveux : il se ronge les ongles, il regarde l’heure toute les deux minutes. Je tente de le rassurer tant bien que mal en lui disant qu’il sera dans une classe d’accueil,  qu’il ne sera pas le seul dans cette situation, qu’il sera avec d’autres camarades comme lui, qui sont là pour apprendre la langue française.

C’est un jour riche en émotion aussi bien pour lui que pour moi.

Il a 14 ans…

J’avais 9 ans…
Il va au collège…
J’allais en école primaire…

J’essaie de me souvenir de mes premiers jours en école française. Ma mémoire n’a enregistré que quelques moments…

Moi à moi-même : J’ai oublié beaucoup de détails. J’aurais dû écrire un journal intime à l’époque. Mais je me souviens très bien de ce premier jour, de ces rongement d’ongles…

Accompagnée par mon oncle, je rencontre ma professeur principal, Mme M. Après quelques minutes de discussion, mon oncle lui dit que je parle « un peu » anglais. Ce qui a beaucoup rassuré cette dame aux cheveux bouclés foncés. Elle m’accueille dans sa classe atypique qui n’est pas une classe d’accueil comme pour mon jeune mais une classe où il y a déjà deux niveaux : CM1 et CM2.

Comprenant rien à ces noms de classes avec des lettres… je pars m’asseoir sur la table indiquée. Tous les élèves me dévisagent.

En classe, je comprends certains demandes et ordres comme « il faut lever le doigt pour parler » ou « il est interdit de mâcher des chewing-gums en classe ».

Moi à moi-même : Tiens, « chewing-gum » : un autre mot qui est pareil que dans ma langue (après un autre mot qui me fait rigoler 💩 ).

À cet âge, je ne sais pas faire la différence entre les mots empruntés à l’anglais et les mots de ma langue.

Ma maîtresse court un peu partout. Elle utilise un seul tableau qu’elle divise en deux pour les deux classes. Dès qu’elle trouve un temps libre, elle vient vers moi pour travailler des choses « faciles » comme les imagiers. Elle m’explique les consignes et me demande :

Elle :  Do you understand?

En ne comprenant pas ce qu’elle dit, je lui fais de grands yeux. Elle répète :

Elle : Do you understand ?

Moi à moi-même : Purée! Pourquoi mon oncle lui a dit que je sais parler anglais ? Je sais juste me présenter… Ah oui, je connais les jours, les mois les couleurs et quelques prépositions de lieu. C’est tout! Ça veut dire quoi « understand » ? Under = sous… stand ? Comme « stand up/ sit down » ? Je dois m’asseoir en dessous de la table et me lever peut-être ? J’ai fait une bêtise ? C’est une punition?

Elle: Thaya, do you hear me ? Do you UNDERSTAND what I’m saying ? Yes or no ?

Moi à moi-même :  Ah! Je suis bien punie! Elle me demande si je suis d’accord avant de me punir ? C’est comme ça qu’ils fonctionnent en France ? Je bouge seulement la tête.

Elle : Ohlala! Elle comprend rien! Don’t move your head! I can’t UNDERSTAND if it’s a « yes » or  a « no ». Say it with your mouth : yes or no? Oui ou non ?

Moi : Yes! (En bougeant la tête les deux côtés).

Elle : Yes ? It’s not right and left. Move your head up and down : like this! Yes!

Moi à moi-même : Je suis venue à l’école pour apprendre le français mais maintenant je dois d’abord apprendre l’anglais.

Bizarrement, elle ne m’a pas punie ce jour là.
Avec le recul, je tire mon chapeau à cette maîtresse qui était dans l’obligation de gérer deux classes en même temps plus une élève non-francophone.

 

Ces premiers jours, j’ai également appris deux autres choses assez importantes à cet âge :

– Faire des rots en public est mal vu.
– Montrer son doigt majeur est très mal vu.

À chaque midi, je rentre à la maison pour déjeuner et je repars en classe l’après midi. Le riz, en digestion, me donne envie de faire des rots. Chose que je faisais librement au pays. Arrivée en classe, à chaque fois qu’un rot s’échappe malgré moi, j’entends :

Eux : Ah! C’est dégueulasse!

Je ne comprends pas et je continue…

Elle : Mais arrête! Faut pas faire ça! Dis « pardon »!

Moi à moi-même : Pourquoi je dois dire pardon ? J’ai dérangé personne. Ça se passe que dans mon corps.

Mais ne supportant plus leurs réactions, je finis par dire « pardon » à chaque fois que mon riz s’évapore.

J’ai également remarqué autre chose : ce sont les remontées des doigts « majeurs » pour montrer qu’on est pas content. Apparemment, ceci a la même signification qu’un gros mot. Ça me fait bien rire. Comment un geste peut remplacer une injure ?

Je m’amuse avec cette nouvelle découverte : à chaque fois que je lève le doigt en mathématiques pour donner une réponse : je m’amuse à alterner l’index et le majeur. Quel bonheur d’enfreindre l’interdit! Je montre le majeur pendant quelques fractions de secondes, quand la maîtresse est occupé au tableau. C’est un jeu : une découverte d’un nouveau geste que je n’ai jamais reproduit avant.  Au bout de la 4ème fois, la fille qui n’aime pas les rots nous a vu de loin : moi, ma main levée et mon jeu des doigts avec l’index et le majeur dans l’air…

Elle : Maîtresse… Thaya elle montre son doigt d’honneu…

Depuis, j’ai décidé de ne plus jouer à ce jeu : j’avais peur qu’on me punisse avec UNDERSTAND.

Les premiers mois, je suis naturelle, bavarde et active dans la cours de récréation avec quelques camarades qui parlent la même langue que moi.

Parfois, quand les maîtresses n’arrivent pas à communiquer avec moi, elles font appel à une de mes copines, qui est dans une autre classe, pour faire l’interprète alors qu’elle n’a que 9 ans.

Il y a aussi d’autres éléments que je n’apprécie pas dans cette classe :

  • Je déteste aller au tableau pour faire un exercice. Je n’aime pas du tout, tous ces yeux verts et bleus tournés vers moi… Plus je m’approche du tableau… plus tout devient blanc dans ma tête… Plus j’avance… plus j’ai la sensation de disparaître comme-ci on efface mon corps…
  • Je n’aime pas non plus ces « septs » qu’il faut barrer sur la ligne verticale parce que les français les confond avec les « uns ».

9 x 3= 27

Au fur et à mesure que les jours avancent, je commence à comprendre quelques mots. Ceci me donne une grande motivation : je vais apprendre cette langue. A la maison, je travaille deux heures par jour après l’école. Je prends un grand plaisir de faire les exercices d’un manuel français destinés aux étrangers.

En classe, j’apprends non seulement le français et les mathématiques mais l’histoire, la géographie et les sciences. Je confonds parfois les matières, mais, je me débrouille plutôt pas mal. J’apprends l’orthographe et les définitions de chaque mot par coeur…

Lors d’une évaluation en français, on me demande,  dans un exercice, la signification du mot « cannibal ».
Moi à moi-même : « Cannibal » ? Ca me dit quelque chose… J’ai dû l’entendre en histoire… Ah si! Je me souviens!
J’écris donc :
hannibal
Après deux jours, la maîtresse nous distribue nos copies. Elle appelle nom par nom et annonce  les notes de chacun.

Elle : Il me reste 3 copies à rendre. D’abord, « Thaya »!Mhmm… C’est vraiment pas mal : 12 sur 20. Ton français s’améliore de jour en jour. C’est très bien! Par contre, une chose : attention à ne pas confondre ce que tu apprends dans différentes matières.

Je ne comprends pas, je la regarde. Elle continue :

Elle : Napoléon serait pas content, s’il était en vie et s’il apprenait que sa soeur s’appelait « cannibal ». Tu te souviens plus de ce mot ? On l’a vu dans la leçon en français! C’est pas très grave…  Mais je voudrais surtout te remercier pour autre chose. (Elle sourit).

Elle : Merci de m’avoir identifier deux tricheurs dans cette classe. Effectivement, il y a deux autres personnes qui pensent comme toi, que Cannibal était la soeur de Napoléon. (Elle se tourne vers mes voisins). N’est-ce pas les garçons ?

Toute la classe est morte de rire.

Moi à moi-même : Ca y est! Je comprends ce qu’elle dit! Le garçon assis près de moi, a copié ce que j’ai écrit et son voisin a fait de même.

Pour la première fois, mes rires se mélangent avec ceux des autres…

Nous sommes en juin 1999, on me conseille de reprendre le CM2 car passer au collège sans vraiment connaître le français serait difficile. J’accepte facilement… Mes amies vont au collège… Moi, j’ai décidé de redoubler… ce n’est pas grave, c’est pour apprendre le français.

Je fais toutes les activités qu’on me demande la deuxième année :

  • Sport : Je n’aime pas aller à la piscine car je n’aime pas me mettre en maillot de bain, et surtout, je ne sais pas nager. J’ai peur de l’eau et de la profondeur.
  • Lecture : Je lis Gafi le fantôme (niveau CP) pour apprendre à lire. J’ai essayé de lire les livres avec les bordures en arc-en-ciel que tous les enfants adorent : la collection de « Chair de poule ». Je n’arrive pas car il n’y a pas d’illustrations pour m’aider à la compréhension. En revanche, je prends un grand plaisir de lire toute la collection de Boule et Bill.
  • Dessins animés : Je ne regarde que « Tom and Jerry » et « les malheurs de Sophie » en rentrant de l’école.
  • Fêtes : En France, il y a des fêtes pour tout le monde : fête des mères, fête des pères et fêtes des grands-mères. On me demande de faire un collier en perles pour la fête des mères. Je n’arrive pas expliquer que je ne peux pas l’offrir à ma mère. Je ne trouve plus les bons mots en français. Je finis par faire ce beau collier en perle. Je le garde dans la poche de mon manteau et en rentrant à la maison, sur le chemin, je le dépose sur le palier d’une maison près de la rue.
  • Activités : Je n’aime pas aller au judo car les garçons me font tomber vite au sol et le tatamis me fait très mal au dos.
  • Ecriture : Je dois écrire un poème en français pour la fête des pères… à mon père qui est resté au pays et qui ne comprend aucun mot en français:

Cher papa,

La mer est trop longue (je voulais sûrement dire « profonde »).

Je t’aime plus que la mer.

-Thaya

Petit à petit, cette langue si étrange devient plus familière. Je comprends presque tout ce qui est dit autour de moi. Je constate bien les changements… de langue mais surtout de caractère… de mon caractère…

En effet, plus j’apprends la langue, plus la petite fille bavarde et active en moi s’efface. Je laisse place à une pré-adolescente qui devient trop consciente de tout.  J’ai peur de mal prononcer les mots, de mal parler, de faire des fautes.

school girl alone

Je me sens trop différente des autres élèves. J’ai l’impression de ne pas appartenir pas à ce groupe, ils n’ont pas de points communs avec moi. Je ressens très fort cette différence. Mes anciennes amies sont toutes parties au collège. Je me sens seule dans cette école. Je m’enferme sur moi-même. Je n’ai plus envie de courir dans la cour. Je préfère m’isoler… sur la pelouse… à côté des colonnes du préau.

Petit à petit, je fais connaissance avec une nouvelle personne…Elle s’appelle la timidité.

 

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